LA PREMIÈRE PHRASE
Des livres qu'on a aimé, tout est bon;
la première phrase a cependant cette saveur incomparable des commencements.


Sisyphe


La première phrase d'après La Peste, d'Albert Camus:
Phrase1.html / David Copperfield / Moby Dick / À la recherche du temps perdu /
Germinal / Mémoires d'Outre-Tombe / La Chartreuse de Parme /
La Porte étroite / Anna Karénine / Crime et châtiment /
Bouvard et Pécuchet / La Montagne magique /
L'Étranger / Les Quatre Fils Aymon /
La Métaphysique / L'Initié
La confession d'un enfant du siècle
 

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Des livres qu'on a aimé, tout est bon; la première phrase a cependant cette saveur incomparable des commencements.
La première phrase, Philosophie, éducation, culture.

Deviendrai-je le héros de ma propre vie, ou bien cette place sera-t-elle occupée par quelque autre? À ces pages de le montrer. Pour commencer l'histoire de ma vie par le commencement, je note que je suis né (on me l'a dit et je le crois) un vendredi à minuit. On remarqua que l'horloge se mit à sonner, et moi à crier, simultanément.
David Copperfield, Charles Dickens.

Je m'appelle Ishmaël. Mettons. Il y a quelques années, sans préciser davantage, n'ayant plus d'argent ou presque et rien de particulier à faire à terre, l'envie me prit de naviguer encore un peu et de revoir le monde de l'eau. C'est ma façon à moi de chasser le cafard et de me purger le sang. Quand je me sens des plis amers autour de la bouche, quand mon âme est un bruineux et dégoulinant novembre, quand je me surprends arrêté devant une boutique de pompes funèbres ou suivant chaque enterrement que je rencontre, et surtout lorsque mon cafard prend tellement le dessus que je dois me tenir à quatre pour ne pas, délibérément, descendre dans la rue pour y envoyer valser les chapeaux des gens, je comprends alors qu'il est grand temps de prendre le large. Ça remplace pour moi le suicide. Avec un grand geste, le philosophe Caton se jette sur son épée, moi, tout bonnement, je prends le bateau. Rien de surprenant à ça. Chaque homme, à quelque période de sa vie, a eu la même soif d'Océan que moi.
Moby Dick, Melville.

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire: "Je m'endors." Et, une demi-heure après, la pensée qu'il était temps de chercher le sommeil m'éveillait; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière; je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier; il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François 1er et de Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n'était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsychose les pensées d'une existence antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, j'étais libre de m'y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la vue et j'étais bien étonné de retrouver autour de moi une obscurité douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être; j'entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloignés, comme le chant d'un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l'étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu'il suit va être gravé dans son souvenir par l'excitation qu'il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.
J'appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l'oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance.
À la recherche du temps perdu, Marcel Proust.

Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoile, d'une obscurité et d'une épaisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavés coupant tout droit, à travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas le sol noir, et il n'avait la sensation de l'immense horizon plat que par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une mer, glacées d'avoir balayées des lieues de marais et de terres nues. Aucune ombre d'arbre ne tachait le ciel, le pavé se déroulait avec la rectitude d'une jetée, au milieu de l'embrun aveuglant des ténèbres.
Germinal, Émile Zola.

La Vallée-aux-Loups près d'Aulnay, ce 4 octobre 1811.
Il y a quatre ans qu'à mon retour de la Terre-Sainte, j'achetai près du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Chatenay, une maison de jardinier, cachée parmi des collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sabloneux dépendant de cette maison, n'était qu'un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances; spatio brevi spem longam reseces. Les arbres que j'y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protègeront mes vieux ans comme j'ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l'ai pu des divers climats où j'ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon coeur d'autres illusions.
Mémoires d'Outre-Tombe, Chateaubriand.

Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d'apprendre au monde qu'après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l'Italie fut témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours encore avant l'arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux qu'un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes de Sa Majesté Impériale et Royale : c'était du moins ce que leur répétait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale.
La Chartreuse de ParmeStendhal.

D'Autres en auraient pu faire un livre; mais l'histoire que je raconte ici, j'ai mis toute ma force à la vivre et ma vertu s'y est usée. J'écrirai donc très simplement mes souvenirs, et s'ils sont en lambeaux par endroits, je n'aurai recours à aucune invention pour les rapiécer ou les joindre; l'effort que j'apporterais à leur apprêt gênerait le dernier plaisir que j'espère trouver à les dire.
La Porte étroite, André Gide.

Toutes les familles heureuses se ressemblent. Chaque famille malheureuse, au contraire, l'est à sa façon.
Anna Karénine, Léon Tolstoï.

Par une soirée extrêmement chaude du début de juillet, un jeune homme sortit de la toute petite chambre qu'il louait dans la ruelle S... et se dirigea d'un pas indécis et lent vers le pont K...
Il eut la chance de ne pas rencontrer sa propriétaire dans l'escalier.
Crime et châtiment, Dostoievski.

Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.
Plus bas, le canal Saint-Martin, fermé par les deux écluses, étalait en ligne droite son eau couleur d'encre. Il y avait au milieu un bateau plein de bois, et sur la berge deux rangs de barriques.
Au-delà du canal, entre les maisons que séparent les chantiers, le grand ciel pur se découpait en plaques d'outremer, et, sous la réverbération du soleil, les façades blanches, les toits d'ardoises, les quais de granit éblouissaient. Une rumeur confuse montait au loin dans l'atmosphère tiède; et tout semblait engourdi par le désoeuvrement du dimanche et la tristesse des jours d'été.
Deux hommes parurent.
L'un venait de la Bastille, l'autre du Jardin des Plantes. Le plus grand, vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet déboutonné et sa cravate à la main. Le plus petit, dont le corps disparaissait dans une redingote marron, baissait la tête sous une casquette à visière pointue.
Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s'assirent, à la même minute, sur le même banc.
Pour s'essuyer le front, ils retirèrent leurs coiffures, que chacun posa près de soi; et le petit homme aperçut, écrit dans le chapeau de son voisin: Bouvard; pendant que celui-ci distinguait aisément dans la casquette du particulier en redingote le mot: Pécuchet.
- Tiens, dit-il, nous avons eu la même idée, celle d'inscrire notre nom dans nos couvre-chefs.
- Mon Dieu, oui, on pourrait prendre le mien à mon bureau!
- C'est comme moi, je suis employé.
Alors, ils se considérèrent.
Bouvard et PécuchetGustave Flaubert.

Un simple jeune homme se rendait au plein de l'été, de Hambourg, sa ville natale, à Davos-Platz dans les Grisons. Il allait en visite pour trois semaines.
Mais de Hambourg jusque là-haut, c'est un long voyage; trop long en somme par rapport à la brièveté du séjour projeté. On passe par différentes contrées, en amont et en aval, du haut plateau de l'Allemagne occidentale jusqu'au bord de la mer souabe, et, en bateau, sur ses vagues bondissantes, par delà des abîmes que l'on tenait autrefois pour insondables.
À partir de là, le voyage, qui s'était si longtemps poursuivi en ligne droite, d'un grand jet, commence à s'éparpiller. Il y a des arrêts et des complications. Au lieu dit Rorschach, sur territoire suisse, on se confie de nouveau au chemin de fer, mais on ne parvient de prime abord que jusqu'à Landquart, une petite station alpestre, où l'on est obligé de changer de train. C'est un chemin de fer à voie étroite où l'on s'embarque après une attente prolongée en plein vent, dans une contrée assez dépourvue de charme; et, dès l'instant où la machine, de petite taille, mais d'une puissance de traction apparemment exceptionnelle, se met en mouvement, commence la partie proprement aventureuse du voyage, une montée brusque et ardue qui ne semble pas vouloir finir. Car Landquart est encore situé à une altitude relativement modérée; mais à présent, c'est par une route rocheuse, sauvage et âpre que, pour de bon, on s'engage dans les hautes montagnes.
Hans Castorp -tel est le nom du jeune homme- se trouvait seul, avec sa sacoche en peau de crocodile, un cadeau de son oncle et tuteur, le consul Tienappel -pour le désigner lui aussi dès à présent par son nom- avec son manteau d'hiver qui se balançait à une patère et avec son plaid roulé, dans un petit compartiment capitonné de gris; il était assis près de la portière baissée, et comme l'après-midi se faisait de plus en plus fraîche, il avait, en enfant gâté et douillet qu'il était, relevé le col de son pardessus d'été doublé de soie, de coupe ample et moderne. Près de lui, sur la banquette, il y avait un livre broché, intitulé "Ocean steamships", qu'il avait ouvert de temps à autre, au début de son voyage, mais à présent ce livre gisait là, abandonné, et le souffle haletant de la locomotive saupoudrait sa couverture de parcelles de suie.
Deux journées de voyage éloignent l'homme -et à plus forte raison le jeune homme qui n'a encore plongé que peu de racines dans l'existence- de son univers quotidien, de tout ce qu'il regardait comme ses devoirs, ses intérêts, ses soucis, ses espérances; elle l'en éloignent infiniment plus qu'il n'a pu l'imaginer dans le fiacre qui le conduisait à la gare. L'espace qui, tournant et fuyant, s'interpose entre lui et son lieu d'origine, développe des forces que l'on croit d'ordinaire réservées à la durée.
La Montagne magiqueThomas Mann.

Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile: "Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués." Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier.
L'asile de vieillards est à Marengo, à quatre-vingts kilomètres d'Alger. Je prendrai l'autobus à deux heures et j'arriverai dans l'après-midi. Ainsi, je pourrai veiller et je rentrerai demain soir. J'ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. Mais il n'avait pas l'air content. Je lui ai même dit: "Ce n'est pas de ma faute." Il n'a pas répondu. J'ai pensé alors que je n'aurai pas dû lui dire cela. En somme, je n'avais pas à m'excuser. C'était plutôt à lui de me présenter ses condoléances. Mais il le fera sans doute après-demain, quand il me verra en deuil. Pour le moment, c'est un peu comme si maman n'était pas morte. Après l'enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée et tout aura revêtu une allure plus officielle.
L'Étranger, Albert Camus.

Écoutez, seigneurs, ce récit de haute noblesse: c'est l'histoire dite sans fausseté des quatre fils d'Aymon, duc d'Ardennes. et jamais vous n'en ouïtes de plus belle de toute votre vie.
Le duc Ayme d'Ardennes, loyal chevalier, s'en allait à la cour du roi Charles pour lui amener ses fils: Allard et Renaud, Richard et Guichard. Ils étaient bien chers à leur père et méritaient estime. Leur mère, la duchesse, les avait fait appareiller, vêtir de manteaux d'écarlate et monter sur de bons et rapides chevaux.
D'Ardennes partent donc les nobles guerriers, en compagnie de quatre cents chevaliers. Ils vons à si fortes journées qu'ils ont bientôt traversé tout le pays et ne tardent point à rejoindre Paris. Les voici au palais de Charles, l'empereur au visage fier. Auprès de lui se trouvent Galerand, Ogier, le roi Salomon, le roi Désier et le roi de Hongrie, qu'on tient tous pour d'illustres soldats. Et il y avait là réunis, ce jour, sept rois couronnés, quatorze archevêques et quantité d'autres seigneurs.
Jamais encore l'empereur n'avait tenu telle assemblée depuis l'heure première qu'il porta sa couronne. On mène grande joie par tout le palais: Allemands, Bavarois, Anglais, Bretons et Poitevins y paraissent; et jamais il n'en était venu de tant d'empires fouler le gravier de Paris.
C'était à Pentecôte, fête joyeuse, que Charles tint sa cour. Les sept rois couronnés siègent auprès de lui en son palais brillant. Le vaillant Empereur porte couronne en tête. Grands et petits se réjouissent, mais nul plus que le duc d'Ardennes, son vieux vassal chenu, qui, sans davantage tarder, descend le perron en compagnie de ses quatre fils, son orgueil, et tous pénètrent en cortège dans la splendide demeure.
À la tête des vaillants bacheliers, le duc, de tous le plus âgé, vient saluer le roi en témoignage de sa bonne volonté.
- Le Seigneur, Dieu de gloire, le roi des majestés, qui du limon fit Ève, du limon dont il avait formé Adam, a su en votre personne honorer le meilleur. Et voici tout votre baronnage. Je vous ai amené, Sire, mes quatre fils qui sont beaux et bien crûs, et plein d'obéissance, et qui, s'il vous agrée, vous serviront.
- Ayme, répond Charles dès qu'il l'a entendu, - et il parlait à haute voix, - soyez le bienvenu. Heureuse l'heure où vos fils furent engendrés. Je les accueille de bon vouloir et les armerai chevaliers à la prochaine Noël, car ils me sont amis et de ma parenté.
- Sire, reprend le duc, cinq cents mercis, par Dieu!
Quand Renaud entend l'Empereur, il s'avance et se prosterne aux pieds de Charlemagne. Et l'empereur Charles, d'abord de le relever, de le baiser doucement sur la bouche et de lui dire:
- Enfant, je vous aime beaucoup, je vous ferai chevalier et déjà je m'en occupe, et je vous donnerai hauberts, heaumes, écus au lion.
- Sire, répond Renaud, Dieu vous en sache gré et tous vous bénissons.
En l'honneur de ce jour, il y a donc grand'liesse au palais; les valets y chantent et jouent; et c'est ainsi que Charles, l'empereur de Rome et roi du Mont-Laon, tient cour plénière en sa maison de Paris entre les sept rois et Robert le Frison; et tant de comtes, tant de ducs on y trouve, tous vêtus d'étoffes de diverses façons, mais nul mieux ni plus jeune que Renaud, fils d'Aymon, Allard, Guichard, Richard, tous les quatre barons.
Les Quatre Fils Aymon, ou Renaud de Montauban, poème de 18 000 vers attribué à Huon de Villeneuve, XIVe siècle.

Tous les hommes désirent naturellement savoir; ce qui le montre, c'est le plaisir causé par les sensations, car, en dehors même de leur utilité, elles nous plaisent par elles-mêmes, et, plus que toutes les autres, les sensations visuelles. En effet, non seulement pour agir, mais même lorsque nous ne nous proposons aucune action, nous préférons, pour ainsi dire, la vue à tout le reste. La cause en est que la vue est, de tous nos sens, celui qui nous fait acquérir le plus de connaissances et nous découvre une foule de différences. - Par nature, les animaux sont doués de sensation, mais, chez les uns, la sensation n'engendre pas la mémoire, tandis qu'elle l'engendre chez les autres. Et c'est pourquoi ces derniers sont à la fois plus intelligents et plus aptes à apprendre que ceux qui sont incapables de se souvenir; sont seulement intelligents, sans posséder la faculté d'apprendre, les êtres incapables d'entendre les sons, tels que l'abeille et tout autre genre d'animaux pouvant se trouver dans le même cas; au contraire, la faculté d'apprendre appartient à l'être qui, en plus de la mémoire, est pourvu du sens de l'ouïe.
Quoi qu'il en soit, les animaux autres que l'homme vivent réduits aux images et aux souvenirs; ils ne participent que faiblement à la connaissance empirique, tandis que le genre humain s'élève jusqu'à l'art et aux raisonnements. C'est de la mémoire que provient l'expérience pour les hommes : en effet, une multiplicité de souvenirs de la même chose en arrive à constituer finalement une seule expérience; et l'expérience paraît bien être à peu près de la même nature que la science et l'art, avec cette différence toutefois que la science et l'art adviennent aux hommes par l'intermédiaire de l'expérience, car l'expérience a créé l'art, comme le dit Polos avec raison, et le manque d'expérience, la chance. L'art naît lorsque, d'une multitude de notions expérimentales, se dégage un seul jugement universel, applicable à tous les cas semblables. En effet, former le jugement que tel remède a soulagé Callias, atteint de telle maladie, puis Socrate, puis plusieurs autres pris individuellement, c'est le fait de l'expérience; mais juger que tel remède a soulagé les individus de telle constitution, rentrant dans les limites d'une classe déterminée, atteints de telle maladie, comme, par exemple, les phlegmatiques, les bilieux ou les fiévreux, cela relève de l'art.
Ceci dit, au regard de la pratique l'expérience ne semble en rien différer de l'art; et même nous voyons les hommes d'expérience obtenir plus de succès que ceux qui possèdent une notion sans l'expérience. La cause en est que l'expérience est une connaissance de l'individuel, et l'art, de l'universel. Or, toute pratique et toute production portent sur l'individuel : ce n'est pas l'homme, en effet, que guérit le médecin traitant, sinon par accident, mais Callias ou Socrate, ou quelque autre individu ainsi désigné, qui se trouve être accidentellement un homme. Si donc on possède la notion sans l'expérience, et que, connaissant l'universel, on ignore l'individuel qui y est contenu, on commettra souvent des erreurs de traitement, car ce qu'il faut guérir c'est l'individu. - Il n'en est pas moins vrai que nous pensons d'ordinaire que le savoir et la faculté de comprendre appartiennent plutôt à l'art qu'à l'expérience, et que nous jugeons les hommes d'art supérieurs aux hommes d'expérience, dans la pensée que la sagesse, chez tous les hommes, accompagne plutôt le savoir : et cela, parce que les uns connaissent la cause et que les autres ne la connaissent pas. En effet, les hommes d'expérience savent bien qu'une chose est, mais ils ignorent le pourquoi, tandis que les hommes d'art connaissent le pourquoi et la cause. Pour la même raison encore, nous estimons que les chefs, dans toute entreprise, méritent une plus grande considération que les manoeuvres, et sont plus savants et plus sages: c'est parce qu'ils connaissent les causes de ce qui se fait, tandis que les manoeuvres sont semblables à ces choses inanimées qui agissent, mais agissent sans savoir ce qu'elles font; à la façon dont le feu brûle; seulement, tandis que les êtres inanimés accomplissent chacune de leurs fonctions par une tendance naturelle, pour les manoeuvres, c'est par habitude. Ainsi, ce n'est pas l'habileté pratique qui rend, à nos yeux, les chefs plus sages, c'est parce qu'ils possèdent la théorie et connaissent les causes. - Et, en général, la marque distinctive du savant, c'est la capacité d'enseigner, et c'est encore pourquoi nous croyons que l'art est plus véritablement science que l'expérience, puisque ce sont les hommes d'art, et non les autres, qui sont capables d'enseigner. - En outre, nous ne regardons d'ordinaire aucune de nos sensations comme étant une sagesse, bien qu'elles nous fournissent les connaissances les plus autorisées sur les choses individuelles; mais elles ne nous disent le pourquoi de rien, pourquoi, par exemple, le feu est chaud : elles se bornent à constater qu'il est chaud.
La MétaphysiqueAristote, Librairie philosophique Jean Vrin, trad. par J. Tricot.


De même que le mal, le sublime a sa contagion. Aussi, lorsque le pensionnaire de madame de La Chanterie eut habité cette vieille et silencieuse maison pendant quelques mois, après la dernière confidence du bonhomme Alain, qui lui donna le plus profond respect pour les quasi-religieux avec lesquels il se trouvait, éprouva-t-il ce bien-être de l'âme que donnent une vie réglée, des habitudes douces et l'harmonie des caractères chez ceux qui nous entourent. En quatre mois, Godefroid, qui n'entendit pas un éclat de voix, ni une discussion, finit par s'avouer à lui-même que, depuis l'âge de raison, il ne se souvenait point d'avoir été si complètement non pas heureux, mais tranquille. Il jugeait sainement du monde, en le voyant de loin. Enfin, le désir qu'il nourrissait depuis trois mois de participer aux oeuvres de ces mystérieux personnages devint une passion ; et, sans être un grand philosophe, chacun peut soupçonner la force que prennent les passions dans la solitude.
Un jour donc, jour devenu solennel par la toute-puissance de l'esprit, après s'être sondé le coeur, avoir consulté ses forces...
L'Initié (l'envers de l'histoire contemporaine, tome 2), Balzac, Gallica.


Pendant les guerres de l'Empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pâle, nerveuse. Conçus entre deux batailles, élevés dans les collèges aux roulements des tambours, des milliers d'enfants se regardaient entre eux d'un oeil sombre, en essayant leurs muscles chétifs. De temps en temps leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrées d'or, puis les posaient à terre et remontaient à cheval.
Un seul homme était en vie alors en Europe; le reste des êtres tâchait de se remplir les poumons de l'air qu'il avait respiré. Chaque année la France faisait présent à cet homme de trois cent mille jeunes gens; et lui, prenant avec un sourire cette fibre nouvelle arrachée du coeur de l'humanité, il la tordait entre ses mains, et en faisait une corde neuve à son arc; puis il posait sur cet arc une de ces flèches qui traversèrent le monde, et s'en furent tomber dans une petite vallée d'une île déserte, sous un saule pleureur.
Jamais il n'y eut tant de nuits sans sommeil que du temps de cet homme; jamais on ne vit se pencher sur les remparts des villes un tel peuple de mères désolées; jamais il n'y eut un tel silence autour de ceux qui parlaient de mort. Et pourtant jamais il n'y eut tant de joie, tant de vie, tant de fanfares guerrières dans tous les coeurs; jamais il n'y eut de soleils si purs que ceux qui séchèrent tout ce sang. On disait que Dieu les faisait pour cet homme, et on les appelait ses soleils d'Austerlitz. Mais il les faisait bien lui-même avec ses canons toujours tonnants, et qui ne laissaient de nuages qu'au lendemain de ses batailles.
C'était l'air de ce ciel sans tâche, où brillait tant de gloire, où resplendissait tant d'acier, que les enfants respiraient alors. Ils savaient bien qu'ils étaient destinés aux hécatombes; mais ils croyaient Murat invulnérable, et on avait vu passer l'empereur sur un pont où sifflaient tant de balles, qu'on ne savait s'il pouvait mourir. Et quand même on aurait dû mourir, qu'était-ce que cela? La mort elle-même était si belle alors, si grande, si magnifique dans sa pourpre fumante! Elle ressemblait si bien à l'espérance. elle fauchait de si verts épis qu'elle en était devenue jeune, et qu'on ne croyait plus à la vieillesse. Tous les berceaux de France étaient des boucliers; tous les cercueils en étaient aussi; il n'y avait vraiment plus de vieillards; il n'y avait que des cadavres ou des demi-dieux.
La Confession d'un enfant du siècle (chapitre deux), Alfred de Musset, Gallimard.



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page modifiée le 17 mars 2008
par Pierre Cohen-Bacrie


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