Premier prix du Concours Philosopher 1995-1996

Au-delà de la chose

Réponse à la question: ¨Après Freud, la liberté humaine est-elle possible?¨

par Frédérick Gagné

du Collège François-Xavier-Garneau

Québec

Introduction

L'homme est-il libre ou ne l'est-il pas? La question a été posée par de nombreux philosophes. Les réponses et les définitions de la liberté apportées sont aussi diverses que les individus qui se sont penchés sur le problème. On peut toutefois simplifier le tableau en affirmant qu'avant la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle, les philosophes ¨classiques¨ concevaient la liberté comme la capacité, pour l'être humain, de déterminer ses actes grâce à la raison et d'appliquer ces décisions. Que ces dernières soient le résultat d'une interprétation systématique de la réalité à partir des indices fournis par l'observation (empirisme scientifique de Newton), qu'elles découlent d'une connaissance révélée par introspection (maïeutique) ou qu'elles se basent sur des règles découlant de la raison pure (impératif catégorique de Kant), la raison et ce qui en dérive sont le lieu de la liberté.

Une fracture se produit cependant avec l'avènement de la pensée schopenhauerienne et de l'idée du vouloir-vivre, force vitale irrationnelle poussant l'humain à l'action. Bien que celle-ci (la force vitale irrationnelle) soit, pour le maître du pessimisme, source d'aliénation, l'élaboration de ce concept nous amène à prendre en considération cette part de l'individu qui se situe hors du conscient. Nietzsche continuera dans la même voie en explorant les instincts qu'il voit comme les forces à l'origine de la vie. Toutefois, contrairement à Schopenhauer, ce philosophe verra la liberté dans l'expression de la volonté, volonté de puissance par laquelle s'affirme les forces actives de l'humain modelées par une rigueur dans la création. Cette évolution atteindra cependant son apogée avec Freud qui explorera le domaine de l'inconscient et, plus particulièrement, celui des pulsions (poussées instinctuelles trouvant leur source dans les racines biologiques et qui, se manifestant par la libido (désirs), recherchent la satisfaction).

Freud, pour définir la liberté humaine, s'attacha à découvrir ce à quoi la relie l'individu. Il affirma que l'être humain aspirerait (inconsciemment) à la pleine satisfaction de ses pulsions comme il l'aurait connue dans un passé lointain (la petite enfance). Cet état n'existerait cependant plus, une répression à la fois consciente et inconsciente ayant été instituée. D'ailleurs, il ne serait ni possible ni souhaitable, la survie de l'espèce et de la civilisation en dépendant, de même que leur progrès. La liberté, telle que conçue par Freud, serait-elle impossible? C'est ignorer la tendance cachée de la psychanalyse. Celle-i, qui est à la base de l'application de la théorie à la thérapie, veut que, par ses révélations, la psychanalyse puisse aider l'humain à mettre fin à une répression exagérée des pulsions. En dévoilant l'existante du ça, l'origine du moi conscient et de sa méthode rationnelle, ainsi que l'acquisition de cette structure répressive qu'est le surmoi. Freud a favorisé une certaine libération de l'Homme. Ce ne serait pas une totale liberté, mais, comme l'espérait la plupart de ceux qui se sont penchés sur les problèmes de l'individu en se référant à une grille psychanalytique, peut-être que le malaise dont est victime l'Homme ¨civilisé¨ serait amoindri (voire même dépassé).

Développement

1. Le ça, substrat de la structure mentale humaine

Primitivement, l'Homme était une créature ¨instinctuelle¨. Celle-ci était dominée par une structure psychique inconsciente d'où émanaient des forces, des élans cherchant leur satisfaction. Avec l'évolution, ces poussées ont cessé d'exercer leur monopole sur l'être humain.

Toutefois, aujourd'hui, la construction psychique inconsciente n'a pas radicalement disparu. Elle a maintenu sa présence dans la région la plus ancienne et dont dépend l'existence des autres: le ça. Il s'agit de ce que Freud qualifie de zone obscure de la personne humaine1. Le ça se comparerait, toujours selon cet auteur, à un ¨chaos, un chaudron plein d'excitation en ébullition2¨. En lui s'exprime les exigences pulsionnelles dont la source dériverait des fondements biologiques de l`être humain. Ce lieu ¨ténébreux¨ n'est dominé que par une règle: le principe de plaisir (quand il s'agit des pulsions de vie) ou de Nirvâna (pour les pulsions de mort). Les poussées (¨Trieben¨) qui en émanent ne cherchent qu'une chose: leur satisfaction immédiate et totale. Ainsi sera évacuée l'énergie qui les a incitées à orienter l'action humaine. Outre ce principe, rien d'autre ne gouverne le ça. Logique et cohérence ne lui appartiennent pas.

¨Pour les processus qui ont lieu dans le ça, les lois logiques de la pensée ne sont pas valables, surtout pas le principe de contradiction¨.3

Les notions d'espace et de temps ne sont guère plus nécessaires à son fonctionnement. Un désir s'exprimant dans le ça ne sera pas altéré par les passage du temps. Mais, encore plus important, les pulsions ne cherchent pas l'auto-conservation (qui relèvera du niveau du moi).

Ces pulsions se matérialisant dans le ça peuvent être séparées en deux classes, selon leurs buts. Les premières, dites ¨instincts¨ de vie ou Eros, ¨tendent à ¨réunir les unités organiques¨ , à les conserver et à ¨en former de plus vastes¨4. À l'opposé se trouve Thanatos, les ¨instincts¨ de mort, dont la fin est la dissociation des unités organiques, bref, la destruction. Cependant, malgré l'opposition apparente, ces deux entités pulsionnelles sont liées l'une à l'autre, elles appartiennent à un même continuum. Chacune occupe une position dans un mouvement de balancier. Fénichel alla jusqu'à poser la question: ¨l'antithèse d'Eros et de l'instinct de mort n'est-elle pas le résultat de la ¨différenciation d'une source à l'origine commune?¨5. Dans ce cas, l'existence serait un pendule alternant d'Eros à Thanatos. L'accroissement de l'un signifierait la décadence de l'autre.

Freud, en affirmant la présence de ces forces inconscientes, viendrait, selon certains, nier la liberté humaine. Il soutiendrait l'aliénation de l'individu par des poussées trouvant leur origine dans les bas-fonds biologiques de l'être humain. La conscience serait une barque dont s'est emparée une vague puissante. Mais, en réfléchissant le moindrement sérieusement sur l'apport freudien, nous en venons à rejeter cette hypothèse. L'Homme peut-il être esclave d'une partie de lui-même, aussi anarchique et auto-destructrice, en son état primaire, soit-elle? Non! Comme il a été dit précédemment, le ça constitue le fondement de la personne (l'énergie essentielle à la vie vient de lui), la partie primitive qui, phyllogénétiquement, existait avant la ¨civilisation¨ et, ontogénétiquement, apparaît avec la naissance de l'individu (seule région psychique innée) Moi et surmoi (dont la réalité sera expliquée plus loin) sont nés de la modification de parties du ça. L'énergie même qui autorise le fonctionnement de ces mécanismes dont la création fut ultérieure découle de la puissance des pulsions. Le moi est faible, et ses énergies sont soustraites du ça en se présentant, à ce dernier, comme objet de désir (par un processus d'identification à des objets conservés ou abandonnés). Il dirige la libido (expression des forces pulsionnelles) du ça vers lui pour ainsi se fortifier6. Le sentiment de culpabilité exercé par le surmoi sur le moi provient du détournement d'une part des forces agressives (celles de Thanatos).

¨L'agression est ¨introjectée, intériorisée, mais aussi, à vrai dire, renvoyée d'où elle était partie: en d'autres termes, retournée contre le propre Moi¨7.

L'instance observatrice renvoie la ¨rage¨, dirigée vers l'extérieur, en direction de son point d'origine; son arme lui est offerte par le ça. Ainsi, la survie même des structures plus récentes de la ¨psyché¨ humaine est due au ¨chaudron instinctuel¨. Devant une telle puissance, nous devons nous incliner et admettre que, sans elle, nous ne sommes rien. Et cette nouvelle humilité, cette ¨authenticité¨ par laquelle nous cessons de taire la base de notre identité, nous la devons à Freud. Grâce à son travail d'observation, il a su reconnaître et ramener à la lumière du jour la présence de ce géant caché: étant inconsciente, l'activité du ça n'est pas connue intrinsèquement. Elle ne peut qu'être devinée par les traces qu'elle laisse sur la conscience8. Les recherches du Père de la psychanalyse nous forcent à admettre les exigences de ce que notre amour-propre nous pousse à ignorer i.e. la présence, en nous, d'une réalité pulsionnelle inconsciente. Il nous amène ainsi à cesser de refuser une part de nous-même. N'est-ce pas là une oeuvre de libération?

2. Les exigences d'Anaké et l'apparition du moi

Il est permis de suspecter que, dans un passé lointain, les pulsions étaient de véritables instinct. Les désirs desquels elles demandaient la satisfaction concordaient probablement avec les intérêts de survie tant de l'espèce que de la personne. Il y aurait eu conjonction du principe de plaisir et de celui de réalité. Dans un monde où la population est restreinte et où les ressources sont quasi-illimitées (les autres espèces n'étant pas vues ici comme des consommatrices, mais des ressources), la satisfaction violente et immédiate des pulsions ne mettait pas en jeu le lendemain de la création humaine. Elle n'entamait pas dangereusement des réserves restreintes dont l'utilisation devait être rationnée. Au contraire, on peut concevoir que l'automatisme et la vivacité du passage de la libido (le désir) aux actes consistaient en un avantage pur l'Homme. Il est à noter que, si l'humain fonctionnant sur un mode inconscient était adapté à son environnement, cela ne signifie pas qu'il ne rencontrait pas de dangers. Seulement, il n'était pas obligé de limiter la satisfaction de ses désirs (comme ce sera le cas avec l'avènement de la civilisation répressive).

Cependant, l'accroissement de la population d'Homo Sapiens et la diminution de la quantité de ressources disponibles par tête (conséquence possible du haut degré de perfectionnement de l'instinct de notre espèce) a mis fin à cet ¨âge d'or¨. La race humaine fut confrontée à une situation de pénurie (Anaké ou Lebensnot). Dans un tel contexte, la réalisation sur le coup d'une ¨remontée¨ pulsionnelle (qu'elle soit du domaine d'Eros ou de Thanatos) risquait d'avoir de graves impacts sur le devenir humain. Un mâle, en satisfaisant un désir érotique envers une femelle, pouvait provoquer la naissance d'un nouvel être qui viendrait, à son tour, consommer les ressources, maintenant restreintes, du groupe. Quant aux pulsions agressives, la nouvelle proximité entre individus pouvait faire que celles-ci soit dirigées vers un congénère.

¨Ils se sentaient inaptes aux fonctions les plus simples, dans ce monde nouveau et inconnu - ils n'avaient pas leurs guides d'autrefois, ces instincts régulateurs, inconsciemment infaillibles - ils en étaient réduits à penser, à déduire, à calculer, à combiner des causes et des effets, les malheureux¨9.

Cette non-congruence récente des principes de réalité et de plaisir nécessita l'apparition d'une nouvelle région psychique: le moi.

¨... L'activité mentale se retire de toute opération qui pourrait provoquer quelque chose de désagréable (¨la douleur¨)¨10. L'organisme fuit la douleur. Mais une conduite dictée par les seules pulsions dans une situation d'Anaké provoquera nécessairement des carences chez l'individu, source de souffrance. De plus, la même pénurie a amené certaines personnes (le père tel qu'illustré par Freud dans Totem et tabou) à s'accaparer les ressources du milieu pour combler entièrement leurs pulsions, condamnant les autres à une pénurie encore plus sévère (l'autorité s'avère donc être le représentant de la réalité frustrant le désir). La douleur ainsi provoquée se fixe dans la mémoire. Comme le disait Nietzsche (dont l'oeuvre a inspiré Freud):

¨On applique une chose au fer rouge pour qu'elle reste dans la mémoire: seul ce qui ne cesse de faire souffrir reste dans la mémoire¨11.

L'impression dans le psychisme de l'image de la souffrance représente le premier "pied-de-nez" à l'inconstance, l'immédiateté et l'absence de prévision caractérisant le ça. En effet, l'Homme doit rompre avec le comportement pulsionnel. Dans ce but sera instituée une nouvelle instance, le moi, dominée par le principe de réalité. Il s'agit ¨... [d'] un morceau du ça, un morceau modifié de manière adéquate par la proximité du monde extérieur et dangereux et menaçant¨12. Cette partie du ça s'est séparée par des résistances de refoulement13: le souvenir de la douleur qui était imprégné dans cette partie a amené cette dernière à repousser les élans de la libido.

Le moi vise donc une chose: éviter que se reproduise la douleur. Tous ses efforts s'orienteront dans ce sens et, pour ce, il se tournera vers le monde externe. Il s'organisera et tentera tout pour prévoir l'évolution de son environnement. Cette région de notre esprit veut concilier son besoin de sécurité et la quête de plaisir guidant le ça (qui fait toujours sentir sa présence), ce qui l'amène à lutter pour ¨ce qui est utile¨ et ce qui peut être obtenu sans dommage pour lui-même et pour son environnement vital14.

Et la meilleure façon d'y parvenir est d'élaborer une aptitude permettant d'effectuer le meilleur traitement possible de l'information en provenance du monde extérieur: la faculté rationnelle. L'humain apprend à ¨mettre à l'épreuve¨ la réalité, à distinguer entre le bien et le mal, le vrai et le faux, l'utile et le dangereux. La construction de cette entité pensante dominée par le principe de réalité implique l'acquisition des habiletés d'attention, de mémoire et de jugement. Seule l'imagination s'axera sur le principe de plaisir15.

La formation du moi et de sa faculté rationnelle fera de la personne un sujet conscient, pensant, globalement ajusté sur le monde matériel. Si, avant l'instauration du régime de pénurie, l'être humain vivait sous le monopole des pulsions internes, avec la limitation des ressources établie, il se subordonnera à la rationalité, fille de la réalité. Le bassin pulsionnel, qui ne peut être éliminé, est dressé et transformé par le principe de réalité. Les anciens instincts sont modifiés dans leurs buts et leurs valeurs afin d'éviter la douleur répugnant au moi. Ainsi, la satisfaction immédiate des pulsions fait place à une satisfaction remise à plus tard. Le plaisir est restreint s'il met la survie du sujet en question. Travail et productivité prennent la place du jeu et de la libre jouissance pour que la sécurité, maintenant si recherchée, soit assurée16. Ces sublimations, refoulements, détournements ont permis à l'Homme de s'adapter au Lebensnot et même d'en restreindre la dureté. En mettant les forces créatrices et destructrices (celles d'Eros et de Thanatos) au service des tâches qui, à l'origine, allaient à l'encontre de leur recherche de la satisfaction immédiate, le moi a amélioré la situation matérielle de notre race. Le plaisir a été transubstancié et il s'acquiert dorénavant dans l'accomplissement de tâches productrices. Mais cette prospérité nouvelle est acquise au prix de l'assujettissement des ¨instincts¨ et, donc, du bonheur. Car, dans l'inconscient du ça, liberté de pulsions et bonheur sont assimilés. Et cette vérité, quoique la conscience tente de la repousser pour mieux contrôler les pulsions, continue de hanter l'esprit17. L'individu ne cesse de rêver secrètement à l'époque où la répression n'existait pas, où il s'adonnait à une activité ludique de plaisir pur.

L'histoire de la subordination de ¨l'instinct¨ au principe de réalité représenté par un moi rationnel ne se retrouve pas que dans l'évolution de la civilisation. Elle se reproduit au plan ontogénétique i.e. du développement de l'individu. À la naissance, l'enfant ne voit sa conduite dictée que par la pulsion non-réprimée. Toutefois, celui-ci est confronté à la réalité restrictive, à une forme e pénurie, ici représentée par les parents. Ceux-ci, sous peine de lui retirer leur amour, forcent l'apparition, chez leur progéniture, d'une raison qui soumettra l'¨instinct¨ à la recherche de sécurité. Mais cette atteinte à l'image inconsciente de la liberté et du bonheur suscite une frustration chez l'être en formation frustration accompagnée d'une rage sourde contre les parents (rage qui s'achève dans un meurtre symbolique, origine du surmoi).

Si nous acceptons de considérer la liberté comme étant l'affirmation de la vie, Freud s'avère être un libérateur. En effet, il amène à notre connaissance l'existence de cette puissance inconsciente nommée: ça, puissance s'exprimant dans les pulsions de vie et de mort. Toutefois, l'état actuel d'Anaké interdit la satisfaction de ces élans dans leur mode primitif, comme ils l'auraient été avant l'instauration du régime de pénurie. Les conclusions de la psychanalyse nous démontrent la nécessité du moi, conscient, quant à la survie et au bien-être de l'être humain. La modification des ¨instincts¨ effectuée par la conscience et motivée par le désir d'éviter la douleur assure longévité et sécurité à l'Homme. D'une certaine manière, elle est le rempart protégeant la liberté en limitant l'expression immédiate des forces vitales (pulsions) et en évitant ainsi leur auto-anéantissement. Freud a aussi touché deux autres points essentiels: 1° l'incohérence et l'éclatement du ça, 2° la cohésion et l'unité du moi. Ainsi, si l'assujettissement des pulsions à la raison a eu comme effet de réduire, en partie, la vitalité du ça, il a également apporté une cohésion et un ordre nouveau à l'intérieur de la personne humaine, la rendant plus efficace dans son univers.

Cependant, une répression pulsionnelle, plus importante que la simple utilité l'exige, étouffera la vie en nous de manière exagérée, alors que notre sécurité ne le demande pas. En connaissant la fin d'une chose, nous pouvons mieux la contrôler. Il en est de même de la soumission des ¨instincts¨ à la rationalité. La connaissance de son rôle et de son origine nous permet de limiter ses ravages sur la liberté, tout en bénéficiant des ses avantages qui, paradoxalement, garantissent cette liberté. Le père de la psychanalyse tue le mythe de la raison comme lieu de la liberté humaine et nous incite, par ce geste, à limiter les effets répressifs du moi et de sa méthode d'analyse.

3. Intériorisation de l'autorité et emballement de la répression

L'instauration de l'état de pénurie a poussé certains individus ayant un avantage sur les autres (ex.: le père primitif sur ses fils) à s'accaparer les ressources matérielles afin de s'assurer une complète satisfaction de leur libido (propriété de toutes les femelles dans le cas du patriarche). Ces humains se feront ainsi incarnation du principe de réalité (Anaké; pénurie) aux yeux de ceux qui se verront interdit l'accès aux objets saisis par les maîtres. Pour les soumis (fils), ceux qui avaient établi leur monopole sur l'utilisation des ressources étaient les responsables de la pénurie. Ils les avaient condamnés au manque (à l'insatisfaction des besoins, mêmes les plus vitaux), source de douleur, et ce mal avait provoqué l'apparition, chez eux, du moi, de sa faculté rationnelle et de la modification de la masse pulsionnelle. Les pères avaient obligé leur fils à s'interdire l'accomplissement de certains désirs (refoulement), à reporter la satisfaction à plus tard et à détourner une part de la libido (sublimation) au profit d'un travail devant assurer la survie de la personne. Cet ¨écrasement¨, cette répression forcée de l'¨instinct¨ a engendré une forte agressivité chez les fils à l'égard de leur père. Cette rage était due à une diminution du pouvoir d'Eros à l'avantage de Thanalos.

¨... les restrictions perpétuelles imposées à Eros affaiblissent graduellement les instincts de vie et ainsi libèrent les forces ¨mêmes contre lesquelles elles avaient été appelées en renfort¨18.

Comme la sexualité était le principal domaine sur lequel une restriction était imposée par le père, il s'ensuivit un affaiblissement de la force s'opposant naturellement à l'¨instinct¨ de mort. La colère éprouvée par les jeunes tyrannisés envers leur maître eut tout loisir de se rassasier dans le meurtre de celui-ci, comme il fut imaginé dans Totem et tabou, un meurtre commis grâce à l'union des frères.

Toutefois, l'assassinat du père ne libéra pas les fils de la répression pulsionnelle. Malgré la hargne ressentie envers l'autorité, les fils sont liés érotiquement à leur géniteur: ils l'aiment et désirent être comme lui. Et cette affection filiale se trouve être exacerbée une fois éliminé celui que s'était arrogé le droit de jouissance sur toutes les ressources. L'¨instinct¨ de mort est alors comblé et l'attachement au père est amplifié par le sentiment de perte19. Cet amour se manifeste en un désir d'identification avec l'objet libidinal. L'individu ne cherche cependant pas à se confondre avec le père dans sa réalité concrète, mais avec son image idéalisée. Cette illusion se fixe dans une part du moi, qui s'en dissocie pour former une nouvelle région psychique: le surmoi.

¨... l'institution du Surmoi peut être décrite comme un cas réussi d'identification avec l'instance parentale¨20.

L'image idéalisée du parent sera la base de cette nouvelle instance, inconsciente. Celle-ci éprouvera une aversion pour tout ce qui ne lui correspondra pas et qu'elle détectera au sein du reste de l'âme humaine¨. Il s'agit là de la deuxième fonction du surmoi: l'auto-observation. Tout élément non-conforme à l'idéal sera rejeté par cette troisième région. Et elle y répondra en assaillant le moi, en exerçant une pression sur lui: c'est le sentiment de culpabilité. La puissance de cette force provient de ce qu'elle puise son énergie de la sublimation (le détournement quant au but) de l'¨instinct¨ de mort21 dont la satisfaction par extériorisation dans sa forme primitive est interdite. Comme l'image idéalisée de l'objet du désir fixée dans le surmoi correspond à celle d'un être entièrement ajusté au principe de réalité, la moindre trace d'une pulsion qui n'est pas soumise et transformée par la rationalité et la moralité provoque un malaise chez le moi. L'angoisse face aux assauts du sentiment de culpabilité pousse le conscient à refouler, dans le ça, les pulsions incompatibles avec les exigences surmoïques et à sublimer les autres dans des tâches productives et ¨utiles¨. Bref, on peu parler d'un renforcement de la modification du bassin instinctuel auparavant dictée par la raison créée afin d'assurer la survie et la sécurité de l'être dans la situation de pénurie.

Comme la plupart des concepts élaborés par la psychanalyse, l'histoire du développement du surmoi dans une perspective phylogénétique (évolution de la civilisation) est aussi applicable à l'historicité de chaque individu. En effet, chez l'enfant, le père joue également le rôle de représentant des exigences d'Anaké quant au contrôle des ¨instincts¨. Ce rôle de maître de la répression s'interprète, au niveau ontogénétique, dans le cadre du complexe d'Oedipe. Dès la naissance, le jeune enfant (surtout le jeune mâle) s'attache érotiquement à la mère. Elle est effectivement le premier objet désiré qu'il rencontre; d'ailleurs, elle accaparera les premiers moments de sa vie. Le jeune humain désire donc sa mère en tant qu'objet sexuel. Mais, dans sa quête de satisfaction, il rencontre un obstacle: le père. Celui-ci l'oblige à reconnaître son droit de propriété sur la mère et à respecter l'interdit social (le tabou) tombant sur les relations endogamiques. De façon plus générale, les parents imposent à leur enfant le refoulement et la sublimation des pulsions. Et celui-ci se soumet à cette requête par angoisse devant un danger, la menace d'une souffrance (induite par un rejet):

¨L'influence des parents gouverne l'enfant par l'octroi de preuves d'amour et par la menace de punitions qui prouvent la perte d'amour et qui doivent être redoutées en elles-mêmes¨22

La répression est encore ici affaire du moi, de l'instance observatrice et calculatrice du réel qui appréhende la douleur. Mais le contrôle d'Eros (c'est surtout la sexualité qui est ici réprimée) libère l'agressivité qu'il retenait. Cette puissance de destruction est alors dirigée à l'encontre de celui qui est perçu comme responsable de l'état de frustration imposé au jeune être. Cette rage s'exprimera dans le meurtre imaginaire du père (ou des parents si les choses proscrites sont autres que la mère elle même). Mais l'évocation de la mort possible du père (ou des parents) et le sentiment de perte conséquent renforce l'amour de l'enfant à son égard (ou à leur égard). Et cette affection exacerbée, à laquelle l'amertume haineuse ne vient plus mettre un frein, conduit à l'identification à l'autorité, base de la création du surmoi.

L'apparition du surmoi correspond, d'une certaine manière, à un emballement de la répression. La pénurie avait provoqué la douleur, et l'image de cette même douleur a suscité l'apparition d'une région psychique cohérente, observatrice du réel, au fonctionnement base sur la rationalité. C'est celle-ci qui a commencé à refouler certaines pulsions, à en détourner d'autres de leurs buts et de leurs modes de satisfaction primitifs. Toutefois, le moi, lui, est satisfait une fois certain que sa sécurité est assurée: l'angoisse face à un danger réel se tait. Si l'enfant se conforme aux exigences des parents, il ne craindra pas de perdre leur amour. Cette possibilité d'un répit, d'un seuil dans la répression disparaît avec la formation de surmoi. Le moi exerce alors une sur-répression sur les puissances du ça afin de faire cesser le tourment que lui fait subir le sentiment de culpabilité (l'agression de l'instance observatrice). Mais ce malaise ne cesse jamais, la culpabilité étant une soupape d'évacuation pour l'¨instinct¨ de mort et étant centrée sur un idéal de raison et de totale inhibition.

¨Dès lors, le renoncement aux pulsions n'exerce plus aucune action pleinement libératrice, l'abstinence n'est plus récompensée par l'assurance de conserver l'amour, et l'on a échangé un malheur extérieur menaçant-perte de l'amour de l'autorité extérieure et punition de sa part-contre un malheur intérieur continuel, à savoir cet état de tension propre au sentiment de culpabilité¨23.

Cette ¨mauvaise conscience¨ (pour emprunter un terme nietzschéen) conduit à une complète aliénation des forces vitales fondamentales. Cette liberté des ¨instinct¨ que l'humain associe inconsciemment au bonheur ne peut plus être espérée, ne serait-ce que dans une infime partie. Au contraire, avec le surmoi, l'Homme est condamné à une aliénation toujours croissante. En effet, la répression délivre l'agressivité qui, elle renforcée, viendra alimenter la culpabilité. Certes, cet asservissement et cette souffrance sont à la base des grandes oeuvres humaines. Mais le créateur se sacrifie au profit de sa création. Cependant, la connaissance de cette réalité fournit les outils nécessaires au démantèlement de cette mécanique infernale. Comme le prétendait Nietzsche dans La Généalogie de la morale, nous pouvons imaginer qu'un effort suffisant pourrait changer la direction des forces destructrices refoulées. Celles-ci seraient retournées vers l'instance observatrice elle-même. Il y aurait alors meurtre définitif du père et fin de sa répression excessive.

Synthèse

1. Critique du projet de libération de l'Homme

Si la liberté humaine est celle des pulsions (c'est, du moins l'image qui est imprégnée dans l'inconscient), est-ce là véritablement la ¨destinée¨ de l'Homme? Car, en fait, nous pouvons raisonnablement nous demander si la libération des ¨instincts¨ et la limitation de la répression à son strict minimum, comme je les ai soutenues dans les parties antérieures de mon texte, ne reviennent pas à contraindre l'humanité à la médiocrité. La grandeur de notre race ne demande-t-elle pas le sacrifice de cette liberté? Il nous faut peut-être souffrir pour que la civilisation existe et prospère.

¨Si la civilisation impose d'aussi lourds sacrifices, non seulement à la sexualité, mais encore à l'agressivité, nous y comprenons mieux qu'il soit si difficile à l'homme d'y trouver son bonheur¨ 24.

Les oeuvres grandioses réalisées par notre espèce l'ont été au prix de l'aliénation.

De plus, la répression, mais surtout le sentiment de culpabilité, donne une dimension nouvelle à l'individu.

¨Ajoutons de suite que d'autre part le fait d'une âme animale se tournant contre elle-même, prenant parti contre elle-même, fournit au monde un élément, si nouveau, si profond, si inouï, si énigmatique, si riche en contradiction et en promesse d'avenir que l'aspect du monde en fut réellement changé¨25.

L'auto-torture crée un dynamisme. Elle pousse au dépassement continuel de soi, elle fait de l'humain une globalité toujours plus performante. Celui-ci cherche continuellement à correspondre à l'idéal fixé dans le surmoi. Les actes de refoulement et de sublimation qui sont accomplis sous la pression de la plus récente région psychique métamorphosent les pulsions et en fait un outil d'une grande unité. Et les énergies détournées se concrétisent dans le progrès matériel de la société.

On peut envisager qu'en retournant une part de lui-même contre la bassin instinctuel, qu'en aliénant cette puissance et en s'interdisant, du même coup, liberté et bonheur, l'être humain se soit élevé au-dessus de l'animal. Qu'est-ce qui nous distingue de ce dernier, sinon le dressage d'acte de violence) que nous commettons sur nos instincts?

2. Un regard sur le Surhomme

Certes, la répression due au moi et au surmoi a donné une cohérence plus grande à l'être humain. Elle lui a permis de maîtriser son environnement et de réduire l'état de pénurie. Mais ceci s'est effectué au prix d'une dialectique interne. Le détournement (sublimation, refoulent, introjection, etc.) des ¨faisceaux¨ instinctuels se réalise en leur opposant une force qui, elle, est sous-tirée au ça. Il y a là une forme de pathologie; l'esprit se combat lui-même. Et cette auto-agression entraîne une formidable perte d'énergie.

Bien sûr, ce retournement contre soi s'est avéré essentiel pour que soit mis sous soupape les pulsions qui mettaient en danger la personne dans le règne d'Ananké. Mais cela ne peut être le but ultime de notre espèce. Comme le disant Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra:

¨L'homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain...¨26.

Il faut supprimer ce mur établi face aux ¨instincts¨ et les déviations forcées. Nous devons susciter une convergence des principes de plaisir et de réalité. Cette réunion se produira par la valorisation d'une aptitude: celle de l'imagination. Il s'agit du seul domaine du moi (elle fonctionne sur la base de la méthode rationnelle) tourné vers le plaisir. Grâce à elle, les pulsions seront canalisées vers la métamorphose du monde. Cette expression ne serait cependant pas anarchique, mais ordonnée: elle pourrait même se combiner avec les techniques et la science en une ¨gaya scienza¨ .

¨La technique, en empruntant les trais de l'art, incarnerait, en une forme objective: en un Lebenswelt, la sensibilité subjective d'hommes et de femmes qui n'auraient plus à rougir d'eux-mêmes¨27.

Un contrôle est appliqué aux ¨instincts¨ de vie et de mort, mais ce contrôle n'est que canalisation. La rationalité sert à déterminer où les pulsions exerceront leurs effets et non à les réprimer. La dialectique interne laisse place à une véritable unité entre le ça, le moi et les actions.

Un idéal d'imagination appliqué donnerait naissance à une forme de société ludique et esthétique. Nous n'aurions alors pas retrouvé cet état de liberté primitive qui consiste en l'expression et la satisfaction des pulsions dans leur mode non-transformé. Mais, nous aurions réussi un dépassement de cette dialectique. Et ce succès constituerait une rupture avec la répression bien que serait conservée cette rigueur consécutive à la formation du moi et du surmoi. Nous aurions créé une nouvelle liberté qui passerait par la ré-invention du monde, le bouleversement de l'ordre social grâce aux forces pulsionnelles canalisées. L'Homme évoluerait ainsi vers le Surhomme.

Références et citations

1 Freud, Sigmund.-XXXIe conférence: La décomposition de la personnalité psychique.-In: Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse/traduit de l'allemand par Rose-Marie Zeitlin.-Paris: Gallimard, p. 102. Retour au texte.

2 Ibid.-p. 103. Retour au texte.

3 Ibid.-p. 104. Retour au texte.

4 Marcuse, Herbert.-Eros et civilisation: contribution à Freud/traduit de l'anglais par Jean-Guy Nény et Boris Fraendel.-Paris: Éditions de Minuit, 1991, p. 35. Retour au texte.

5 Ibid.-p. 33. Retour au texte.

6 Freud, Sigmund.-XXXIe conférence: La décomposition de la personnalité psychique.-op. cit., p. 106. Retour au texte.

7 Freud, Sigmund.-Malaise dans la civilisation.-Paris: Éditions P.U.F., 1971, p. 80. Retour au texte.

8 Freud, Sigmund.-XXXIe conférence: La décomposition de la personnalité psychique.-op. cit.-p. 96. Retour au texte.

9 Nietzsche, Friedrich.-La Généalogie de la morale/Présentations et commentaires de Jacques Deschamps, Préface de Henri Birault.-Paris: Éditions Nathan.-(Les Intégrales de Philo, no.3).-p. 135. Retour au texte.

10 Marcuse, Herbert.p.cit.,-op. 24. Retour au texte.

11 Nietzsche, Friedrich.-op.cit., p. 115. Retour au texte.

12 Freud, Sigmund.-XXXIe conférence: La décomposition de la personnalité psychique.-op. cit., p. 106. Retour au texte.

13 Ibid.-p. 107. Retour au texte.

14 Marcuse, Herbert.-op. cit., p. 25. Retour au texte.

15 Ibid.-p. 25. Retour au texte.

16 Marcuse, Herbert.-op.cit., p. 27. Retour au texte.

17 Ibid.-p. 29. Retour au texte.

18 Ibid.-p. 49. Retour au texte.

19 Freud, Sigmund.-Totem et tabou.-Paris: Payot, no. 77, p. 164. Retour au texte.

20 Freud, Sigmund.-XXXIe conférence: La décomposition de la personnalité psychique.-op. cit., p. 89. Retour au texte.

21 Freud, Sigmund.-Malaise dans la civilisation.-op. cit., p. 80. Retour au texte.

22 Freud, Sigmund.-XXXIe conférence: La décomposition de la personnalité psychique.-op. cit., p. 87. Retour au texte.

23 Freud, Sigmund.-Malaise dans la civilisation.-op. cit., p. 89. Retour au texte.

24 Ibid.-p. 69. Retour au texte.

25 Nietzsche, Friedrich.-op. cit., p. 136. Retour au texte.

26 Nietzsche, Friedrich.-Ainsi parlait Zarathoustra.-(livre de poche no 987).-p. 20. Retour au texte.

27 Marcuse, Herbert.-Vers la libération: Au-delà de l'Homme unidimensionnel/traduit de l'anglais par Jean-Baptiste Grasset.-Paris: Denoël-Gonthier, 1969.-(Bibliothèque Médiation).-p. 52. Retour au texte.

Bibliographie

FREUD, Sigmund.-Totem et tabou.-Paris: Payot, no 77.-extraits p. 161 à 166.

FREUD, Sigmund.-XXXe conférence: La décomposition de la personnalité psychique.-In: Nouvelles conférences d'introduction à la psychanalyse/traduit de l'allemand par Rose-Marie Zeitlin.-Paris: Gallimard.-p. 79 à 110.

FREUD, Sigmund.-Malaise dans la civilisation.-Paris: Éditions P.U.F.-Extrait p. 64 à 69, 77 à 88, 94-95.

MARCUSE, Herbert.-Eros et civilisation: contribution à Freud/trad. de l'anglais par Jean-Guy Nény et Boris Fraendel.-Paris: Éditions de Minuit, 1991.-p. 239.

Marcuse, Herbert. Vers la libération: Au-delà de l'Homme unidimensionnel/traduit de l'anglais par Jean-Baptiste Grasset.-Paris: Denoël-Gonthier, 1969.-175 p. -(Bibliothèque Médiations).

NIETZCHE, Friedrich.-Ainsi parlait Zarathoustra.-Extrait p. 18-21.-(Livre de poche no 987).

NIETZSCHE, Friedrich.-La généalogie de la morale/Présentation et commentaires de Jacques Deschamps, Préface de Henri Birault.-Paris: Édition Nathan, 1981.-240 p.-(Les Intégrales de Philo, no 13).


révisé le 22 mai 1999
 


Pierre Cohen-Bacrie


                                                                       
vers le concours                                     prix 1996-1997


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