ALLOCUTION DE S.S. LE DALAI LAMA
AUX O.N.G.

Le Dalai Lama
TENZIN GYATSO, XIVe DALAI LAMA,
Prix Nobel de la Paix 1989

CONFÉRENCE DES NATIONS UNIES SUR LES DROITS DE L'HOMME

Vienne (Autriche) le 15 juin 1993

Notre monde rétrécit et devient toujours plus interdépendant en raison de l'accroissement rapide de la population et des contacts croissants entre peuples et gouvernements. Sous cet angle-là, il importe de redéfinir les droits et les responsabilités des individus, des peuples et des nations les uns envers les autres, ainsi que par rapport à la planète dans sa globalité. La conférence mondiale des organisations et gouvernements concernés par les droits et les libertés des hommes à travers le monde reflète bien ce constat de notre interdépendance.

D’où que nous venions, de quelques pays ou nation que ce soit, nous sommes à la base des êtres humains semblables. Nous avons des besoins et des soucis communs. Tous nous sommes à la recherche du bonheur et nous nous efforçons d’éviter la souffrance, quelques soient notre race, notre religion, notre sexe ou notre statut politique. Les êtres humains, en fait tous les êtres sensibles, ont le droit de rechercher le bonheur, de vivre en paix et en liberté. En tant qu’êtres humains libres, nous pouvons utiliser notre intelligence singulière afin d’essayer de nous comprendre nous-mêmes et de comprendre notre monde. Mais si l’on nous empêche d’utiliser notre potentiel créateur, on nous prive de l’une des caractéristiques essentielles de l’être humain. Très souvent, ce sont les membres les plus doués, les plus créatifs et les plus dévoués de notre société qui deviennent victimes des atteintes aux droits de l’homme. Si bien que le développement politique, social, économique et culturel d’une société se trouve entravé par ces violations. En conséquence, la protection des droits et des libertés est capitale, tant pour les individus affectés que pour le développement de la société dans notre ensemble.

Le manque de compréhension de la cause véritable du bonheur est la principale raison qui pousse les gens à faire souffrir les autres. Telle est ma conviction. D’aucuns pensent que faire du mal à d’autres peut leur apporter le bonheur, ou que leur bonheur est si important que la peine d’autrui ne signifie rien. A l’évidence, c’est raisonner à courte vue. Personne ne peut réellement tirer profit d’un mal infligé à autrui. Quel que soit l’avantage gagné aux dépens d’un autre, il ne durera pas dans le long terme, faire des misères à autrui, empiéter sur sa paix et son bonheur, génère pour soi-même anxiété, crainte et suspicion.

La clé de la création d’un monde meilleur et plus paisible réside dans le développement de l’amour et de la compassion pour les autres. Cela signifie naturellement que nous devons développer le souci de nos frères et soeurs moins bien lotis que nous. A ce propos, les ONG ont un rôle primordial à jouer. Vous n’éveillez pas seulement la conscience de la nécessité de respecter les droits de tous les êtres humains, vous donnez aussi aux victimes des violations des droits de l’homme l’espoir d’un avenir meilleur.

Lors de mon premier voyage en Europe en 1973, j’avais parlé de l’interdépendance croissante du monde et de la nécessité de développer un sens de la responsabilité universelle. Nous devons penser en termes globaux, parce que les effets des actions d’une nation sont ressentis bien au-delà de ses frontières. Accepter les normes universellement reconnues des droits de l’homme telles que posées dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et dans les conventions internationales est essentiel dans le monde d’aujourd’hui qui rétrécit. Le respect des droits humains fondamentaux ne devrait pas demeurer un idéal à atteindre, mais être la pierre angulaire de toute société humaine.

Lorsque nous réclamons les droits et les libertés qui nous sont chers, nous devrions également être conscients de nos responsabilités. Si nous acceptons que les autres ont autant de droit que nous à la paix et au bonheur, n’avons nous pas la responsabilité d’aider ceux qui en ont besoin? Le respect des droits fondamentaux de l’homme est aussi important pour les peuples d’Afrique et d’Asie que pour ceux d’Europe ou des Amériques. Tous les êtres humains quelle que soit leur base culturelle ou historique, souffrent quand ils sont intimidés, emprisonnés et torturés. La question des droits de l’homme est si fondamentalement importante qu’elle ne saurait souffrir de la moindre divergence de vues sur ce point. Nous devons donc insister sur un consensus global non seulement en ce qui concerne la nécessité du respect des droits de l’homme dans le monde entier, mais davantage encore sur l’importance de leur définition.

Récemment, quelques gouvernements asiatiques ont prétendu que les normes des droits humains telles que posées dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme sont celles défendues par l’occident et qu’elles ne sauraient être appliquées en Asie ou dans d’autres régions du tiers-monde, en raison de différences culturelles ou socio-économiques. Je ne partage pas ce point de vue et je suis convaincu que la majorité des peuples d’Asie ne le partage pas non plus, car il est de la nature inhérente à tous les êtres humains d’aspirer à la liberté et la dignité, et ils ont tous un droit égal à y parvenir. Je ne vois aucune contradiction entre la nécessité du développement économique et celle du respect des droits de l’homme. La riche diversité des cultures et des religions devrait aider à renforcer ces droits fondamentaux au sein de toutes les communautés. Car, étayant cette diversité, se trouvent des principes de base qui nous lient tous en tant que membres de la même famille humaine. La diversité et les traditions ne sauraient jamais justifier les violations des droits de l’homme. Même si la discrimination à l’égard de personne de race différente, des femmes ou de secteurs plus faibles d’une société peut être de tradition dans certaines régions, cette attitude doit changer. Les principes universels d’égalité de tous les êtres humains doivent primer.

Ce sont essentiellement les régimes autoritaires et totalitaires qui sont opposés à l’universalité des droits de l’homme. Il serait absolument faux de se plier à ce point de vue. Au contraire, ces régimes doivent être amenés à se conformer et à respecter ces principes universellement admis dans l’intérêt bien compris à long terme de leurs propres peuples. Les changements dramatiques intervenus ces dernières années indiquent clairement que le triomphe des droits de l’homme est inéluctable.

Il y a aujourd’hui une prise de conscience des responsabilités des peuples les uns envers les autres, et envers la planète que nous partageons. C’est déjà encourageant, même si tant de souffrances continuent d’être infligés à cause du chauvinisme, de la race, de la religion, de l’idéologie et de l’histoire. Un nouvel espoir est en train d’émerger chez les opprimés, et partout les gens se montrent disposés à promouvoir et défendre les droits et les libertés de leurs semblables humains.

Aussi durement qu’elle soit appliquée, jamais la force brutale ne pourra juguler l’aspiration humaine fondamentale à la liberté et à la dignité. Il ne suffit pas, comme l’avaient présumé les systèmes communistes, d’assurer aux gens nourriture, logement et vêtements. La nature humaine profonde a besoin de respirer l’air précieux de la liberté. Cependant, certains gouvernements considèrent encore que les droits fondamentaux de leurs citoyens sont une affaire intérieure de l’État. Ils n’acceptent pas que l’ensemble de la famille humaine puisse être légitimement concernée par le sort d’un peuple de n’importe quel pays, et que la revendication de la souveraineté ne saurait être licence de maltraiter ses propres citoyens. Ce n’est pas seulement notre droit en tant que membres de la famille humaine globale de protester quand nos frères et soeurs sont traités avec brutalité, il est de notre devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir afin de les aider.

Les barrières artificielles qui divisaient nations et peuples sont récemment tombées. Avec le démantèlement du mur de Berlin, la division Est-Ouest qui avait polarisé le monde entier des décennies durant est maintenant terminée. Nous vivons un temps d’expériences rempli d’espoirs et d’attentes. Il n’empêche qu’il existe encore un gouffre profond au sein de la famille humaine. Là, je veux parler de la division Nord-Sud. Si notre engagement est sérieux par rapport aux principes fondamentaux d’égalité qui, je crois, sont au coeur de la conception des droits de l’homme, les actuelles disparités économiques ne sauraient être ignorées plus longtemps. Il ne suffit pas d’affirmer simplement que tous les êtres humains doivent jouir à égalité de la même dignité. Il faut le traduire en action. Nous avons les responsabilités de trouver les moyens de parvenir à une distribution plus équitable des ressources mondiales.

Nous sommes témoins d’un fantastique mouvement populaire en faveur des droits de l’homme et de la liberté démocratique dans le monde. Ce mouvement doit devenir une force morale plus puissante encore, de façon à ce que même les armées et les gouvernements les plus rétifs soient incapables d’en venir à bout. Cette conférence est une occasion pour nous tous de réaffirmer nos engagements à cet égard. Il est naturel et juste pour les nations, les peuples et les individus d’exiger le respect de leurs droits et libertés, et de lutter pour en finir avec la répression, le racisme, l’exploitation économique, l’occupation militaire et toutes les autres formes de colonialisme et de domination étrangère. Les gouvernements devraient soutenir activement de telles demandes au lieu de se contenter de s’en gargariser du bout des lèvres.

Alors que nous approchons de la fin du XXème siècle, nous voyons le monde devenir une seule communauté. Nous sommes rapprochés par les graves problèmes de la surpopulation, de l’amenuisement des ressources naturelles et une crise de l’environnement qui menace les fondements mêmes de notre existence sur cette planète. Les droits de l’homme, la protection de l’environnement et une plus grande égalité socio-économique sont étroitement liés. Je crois que pour relever les défis de notre temps, les humains auront à développer un sens accru de responsabilité universelle. Chacun de nous soit apprendre à oeuvrer non seulement pour lui-même, sa famille ou son pays, mais aussi pour le bien de toute l’humanité. La responsabilité universelle est la clé de la survie humaine. C’est la meilleure base de la paix mondiale.

La nécessité de la coopération ne peut que consolider l’humanité, parce qu’elle nous aide à reconnaître que le fondement le plus sûr d’un nouvel ordre mondial n’est pas simplement des alliances politiques et économiques plus vastes, mais la pratique individuelle authentique par chacun de l’amour et de la compassion. Ces qualités sont la source ultime du bonheur humain et notre propre besoin d’en jouir vient du plus profond de notre être. La pratique de la compassion n’est pas utopique, c’est la voie la plus efficace d’agir dans le meilleur intérêt des autres et de nous-mêmes. Plus nous devenons interdépendants, plus il en va de notre propre intérêt d’assurer le bien-être des autres.

Je crois que l’un des facteurs principaux qui nous empêchent de prendre pleinement la mesure de notre interdépendance est l’accent que nous portons indûment sur le développement matériel. Nous en sommes si absorbés que sans même le savoir, nous avons négligé les qualités fondamentales que sont la compassion, le souci des autres et la coopération. Lorsque nous ne connaissons pas quelqu’un ou que nous ne nous sentons pas liés à un individu ou un groupe, nous avons tendance à passer sur ses besoins. Et pourtant, le développement de la société humaine requiert l’entraide de chacun.

Pour moi, je crois fermement que les individus peuvent faire la différence dans la société. Chaque individu est responsable d’aider davantage notre famille globale dans la bonne direction, et chacun doit assumer cette responsabilité. En tant que moine bouddhiste, j’essaie de développer en moi-même la compassion, pas seulement comme pratique religieuse, mais également au niveau humain. Pour m’encourager dans cette attitude altruiste, je trouve parfois le besoin de m’imaginer comme un seul individu, tout seul de son côté, face à un vaste rassemblement de tous les êtres humains de l’autre côté. Alors, je me pose la question: « Les intérêts de qui sont les plus importants ? ». À mes yeux, il est parfaitement clair qu’aussi important que je puisse me sentir, je ne suis qu’un seul individu, alors que les autres sont infinis en nombre et en importance...

Merci à vous.

Origine du texte: Les Amis du Tibet - Belgique


Reproduction
Pierre Cohen-Bacrie
27 décembre 1996




révisé le 22 mai 1999


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