VICTOR HUGO

LES CHÂTIMENTS

PRÉFACE DE 1853

AU MOMENT DE RENTRER EN FRANCE (31 AOUT 1870)

NOX

LIVRE PREMIER: LA SOCIÉTÉ EST SAUVÉE

LIVRE DEUXIÈME: L'ORDRE EST RÉTABLI

LIVRE TROISIÈME : LA FAMILLE EST RESTAURÉE

LIVRE QUATRIÈME : LA RELIGION EST GLORIFIÉE

LIVRE CINQUIÈME : L’AUTORITÉ EST SACRÉE

LIVRE SIXIÈME : LA STABILITÉ EST ASSURÉE

LIVRE SEPTIÈME : LES SAUVEURS SE SAUVERONT

LUX

LA FIN


PRÉFACE DE 1853

Il a été publié à Bruxelles une édition tronquée de ce livre, précédée des lignes que voici :

« Le faux serment est un crime.

» Le guet-apens est un crime.

» La séquestration arbitraire est un crime.

» La subornation de fonctionnaires publics est un crime.

» La subornation de juges est un crime.

» Le vol est un crime.

» Le meurtre est un crime.

» Ce sera un des plus douloureux étonnements de l'avenir que, dans de nobles pays qui, au milieu de la prostration de l'Europe, avaient maintenu leur constitution et semblaient être les derniers et sacrés asiles de la probité et de la liberté, ce sera, disons-nous, l'étonnement de l'avenir que dans ces pays-là il ait été fait des lois pour protéger ce que toutes les lois humaines, d'accord avec toutes les lois divines, ont dans tous les temps appelé crime.

» L'honnêteté universelle proteste contre ces lois protectrices du mal.

» Pourtant, que les patriotes qui défendent la liberté, que les généreux peuples auxquels la force voudrait imposer l'immoralité, ne désespèrent pas ; que, d'un autre côté, les coupables, en apparence tout-puissants, ne se hâtent pas trop de triompher en voyant les pages tronquées de ce livre.

» Quoi que fassent ceux qui règnent chez eux par la violence et hors de chez eux par la menace, quoi que fassent ceux qui se croient les maîtres des peuples et qui ne sont que les tyrans des consciences, l'homme qui lutte pour la justice et la vérité trouvera toujours le moyen d'accomplir son devoir tout entier.

» La toute-puissance du mal n'a jamais abouti qu'à des efforts inutiles. La pensée échappe toujours à qui tente de l'étouffer. Elle se fait insaisissable à la compression ; elle se réfugie d'une forme dans l'autre. Le flambeau rayonne ; si on l'éteint, si on l'engloutit dans les ténèbres, le flambeau devient une voix, et l'on ne fait pas la nuit sur la parole ; si l'on met un bâillon à la bouche qui parle, la parole se change en lumière, et l'on ne bâillonne pas la lumière.

» Rien ne dompte la conscience de l'homme, car la conscience de l'homme, c'est la pensée de Dieu.

» V. H. »

Les quelques lignes qu'on vient de lire, préface d'un livre mutilé, contenaient l'engagement de publier le livre complet. Cet engagement, nous le tenons aujourd’hui.

V. H.

Jersey


AU MOMENT DE RENTRER EN FRANCE

(31 AOUT 1870)

Qui peut, en cet instant où Dieu peut-être échoue,

Deviner

Si c'est du côté sombre ou joyeux que la roue

Va tourner ?

5 Qu'est-ce qui va sortir de ta main qui se voile,

Ô destin ?

Sera-ce l'ombre infâme et sinistre, ou l'étoile

Du matin ?

Je vois en même temps le meilleur et le pire ;

10 Noir tableau !

Car la France mérite Austerlitz, et l'empire

Waterloo.

J'irai, je rentrerai dans ta muraille sainte,

Ô Paris !

15 Je te rapporterai l'âme jamais éteinte

Des proscrits.

Puisque c'est l'heure où tous doivent se mettre à l'oeuvre,

Fiers, ardents,

Ecraser au dehors le tigre, et la couleuvre

20 Au dedans ;

Puisque l'idéal pur, n'ayant pu nous convaincre,

S'engloutit ;

Puisque nul n'est trop grand pour mourir, ni pour vaincre

Trop petit ;

25 Puisqu'on voit dans les cieux poindre l'aurore noire

Du plus fort ;

Puisque tout devant nous maintenant est la gloire

Ou la mort ;

Puisqu'en ce jour le sang ruisselle, les toits brûlent,

30 Jour sacré !

Puisque c'est le moment où les lâches reculent,

J'accourrai.

Et mon ambition, quand vient sur la frontière

L'étranger,

35 La voici : Part aucune au pouvoir, part entière

Au danger.

Puisque ces ennemis, hier encor nos hôtes,

Sont chez nous,

J'irai, je me mettrai, France, devant tes fautes,

40 A genoux !

J'insulterai leurs chants, leurs aigles noirs, leurs serres,

Leurs défis ;

Je te demanderai ma part de tes misères,

Moi ton fils.

45 Farouche, vénérant, sous leurs affronts infâmes,

Tes malheurs,

Je baiserai tes pieds, France, l'oeil plein de flammes

Et de pleurs.

France, tu verras bien qu'humble tête éclipsée

50 J'avais foi,

Et que je n'eus jamais dans l'âme une pensée

Que pour toi.

Tu me permettras d'être en sortant des ténèbres

Ton enfant ;

55 Et taudis que rira ce tas d'hommes funèbres

Triomphant,

Tu ne trouveras pas mauvais que je t'adore,

En priant,

Ebloui par ton front invincible, que dore

60 L'orient.

Naguère, aux jours d'orgie où l'homme joyeux brille,

Et croit peu,

Pareil aux durs sarments desséchés où pétille

Un grand feu,

65 Quand, ivre de splendeur, de triomphe et de songes,

Tu dansais

Et tu chantais, en proie aux éclatants mensonges

Du succès,

Alors qu'on entendait ta fanfare de fête

70 Retentir,

Ô Paris, je t'ai fui comme le noir prophète

Fuyait Tyr.

Quand l'empire en Gomorrhe avait changé Lutèce,

Morne, amer,

75 Je me suis envolé dans la grande tristesse

De la mer.

Là, tragique, écoutant ta chanson, ton délire,

Bruits confus,

J'opposais à ton luxe, à ton rêve, à ton rire,

80 Un refus.

Mais aujourd'hui qu'arrive avec sa sombre foule

Attila,

Aujourd'hui que le monde autour de toi s'écroule,

Me voilà.

85 France, être sur ta claie à l'heure où l'on te traîne

Aux cheveux,

Ô ma mère, et porter mon anneau de ta chaîne,

Je le veux !

J'accours puisque sur toi la bombe et la mitraille

90 Ont craché.

Tu me regarderas debout sur ta muraille,

Ou couché.

Et peut-être, en ta terre où brille l'espérance,

Pur flambeau,

95 Pour prix de mon exil, tu m'accorderas, France,

Un tombeau.

Bruxelles, 31 août1870.


LA FIN

(JERSEY, 9 OCTOBRE1853)
 
 

Comme j'allais fermer ces pages inflexibles,

Sur les trônes croulants, perdus par leur sauveur,

La guerre s'est dressée, et j'ai vu, moi rêveur,

Passer dans un éclair sa face aux cris terribles.

5 Et j'ai vu frissonner l'homme de grand chemin !

Cette foudre subite éblouit ses prunelles.

Il frémit, effaré, devant les Dardanelles,

Ô lâche ! Et peut-être demain,

10 Grâce aux soldats nos fils, vaillants, quoique infidèles,

Demain sur ce front vil, sur cet abject cimier,

Comme un aigle parfois s'abat sur un fumier,

Quelque victoire aveugle ira poser ses ailes !

Malgré ta couardise, il faut combattre, allons !

Bats-toi, bandit ! c'est dur ; il le faut. Dieu t'opprime.

15 Toi qui, le front levé, te ruas dans le crime,

Marche à la gloire à reculons !

Quoi ! même en se traînant comme un chien qui se couche,

Quoi ! même en criant grâce, en demandant pardon,

Même en léchant les pieds des cosaques du Don,

20 On ne peut éviter Austerlitz ? Non, Cartouche.

Nul moyen de sortir de la peau de César !

En guerre, faux lion ! ta crinière l'exige.

Voici le Rhin, voici l'Elster, voici l'Adige,

Voici la fosse auprès du char !

25 La guerre, c'est la fin. Ô peuples, nous y sommes.

Pour t'entendre sonner, je monte sur ma tour,

Formidable angelus de ce grand point du jour,

Dernière heure des rois, première heure des hommes !

Droits, progrès, qu'on croyait éclipsés pour jamais,

30 Liberté, qu'invoquaient nos voix exténuées,

Vous surgissez ! voici qu'à travers les nuées

Reparaissent les grands sommets !

Des révolutions nous revoyons les cimes.

Vieux monde du passé, marche, allons ! c'est la loi.

35 L'ange au glaive de feu, debout derrière toi,

Te met l'épée aux reins et te pousse aux abîmes !
 
 

numérisation des Châtiments: Christophe Bægert

édition HTML: Pierre Cohen-Bacrie

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page modifiée le 3 mars 2002

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