CHARLES BAUDELAIRE
(1821-1867)

 
«albatros, vastes oiseaux des mers, qui suivent, indolents compagnons de voyage, le navire glissant sur les gouffres amers»

Tout ce qui n'est pas un tétanos de l'âme ou ne vient pas d'un tétanos de l'âme
comme les poèmes de Baudelaire ou d'Edgar Poe n'est pas vrai et ne peut être reçu dans la poésie.
Antonin Artaud, Lettres de Rodez, 1945.

 
Oeuvres / Baudelaire par Jules Valles / Autres liens
Albatros / Les Phares

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Oeuvres

Homme libre, toujours tu chériras la mer
Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable ?
Parce que la mer offre à la fois l'idée de l'immensité et du mouvement.
Six ou sept lieues représentent pour l'homme le rayon de l'infini.
Voilà un infini diminutif. Qu'importe, s'il suffit à suggérer l'idée
de l'infini total ? Douze ou quatorze lieues de liquide
en mouvement suffisent pour donner la
plus haute idée de beauté qui
soit offerte à l'homme sur
son habitacle transitoire.
Mon coeur mis à nu

 
 


Les Fleurs du mal (1857),
"Je sais que ce volume fera son chemin dans la mémoire du public lettré à côté des meilleures poésies de V. Hugo, de Th. Gauthier et même de Byron", C.B.

Curiosités esthétiques (1868),

l'Art romantique (1869),

Traduction des oeuvres complètes d'Edgar Poe : le Corbeau.

Voir aussi: autres liens.
 




Quelques poèmes  / Voir l'Albatros plus bas


 
RECUEILLEMENT
Les Fleurs du mal

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. 
Tu réclamais le Soir; il descend; le voici:
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main, viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

LES AVEUGLES
Les Fleurs du mal

Contemple-les, mon âme; ils sont vraiment affreux!
Pareils aux mannequins; vaguement ridicules;
Terribles, singuliers comme les somnambules;
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d'où la divine étincelle est partie,
Comme s'ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité!
Pendant qu'autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Éprise du plaisir jusqu'à l'atrocité,
Vois! je me traîne aussi! mais, plus qu'eux hébété,
Je dis: que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles?

LES PHARES
Les Fleurs du mal

Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s'agite sans cesse,
Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer;

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre,
où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays;

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,
Et d'un grand crucifix décoré seulement,
où la prière en pleurs s'exhale des ordures,
Et d'un rayon d'hiver traversé brusquement;

Michel-Ange, lieu vague où l'on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts;

Colères de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats,
Grand coeur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune,
Puget, mélancolique empereur des forçats;

Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
Décors frais et légers éclairés par des lustres
Qui versent la folie à ce bal tournoyant;

Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De foetus qu'on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d'enfants toutes nues,
Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas;

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
où sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber;

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes;
C'est pour les coeurs mortels un divin opium!

C'est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix;
C'est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois!

Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité!

Confiteor de l'artiste
Petits poèmes en prose

Que les fins de journées d'automne sont pénétrantes! Ah! pénétrantes jusqu'à la douleur! car il est de certaines sensations délicieuses dont le vague n'exclut pas l'intensité; et il n'est pas de pointe plus acérée que celle de l'Infini. 

Grand délice que celui de noyer son regard dans l'immensité du ciel et de la mer! Solitude, silence, incomparable chasteté de l'azur! une petite voile frissonnante à l'horizon, et qui par sa petitesse et son isolement imite mon irrémédiable existence, mélodie monotone de la houle, toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles (car dans la grandeur de la rêverie, le moi se perd vite!); elles pensent, dis-je, mais musicalement et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes, 
sans déductions.

Toutefois, ces pensées, qu'elles sortent de moi ou s'élancent des choses, deviennent bientôt trop intenses. L'énergie dans la volupté crée un malaise et une souffrance positive. Mes nerfs trop tendus ne donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses.

Et maintenant la profondeur du ciel me consterne; sa limpidité m'exaspère. L'insensibilité de la mer, l'immuabilité du spectacle me révoltent... Ah! faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement le beau? Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi! Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil! L'étude du beau est un duel où l'artiste crie de frayeur avant d'être vaincu.

CXXVI : LE VOYAGE (extraits)
II, VII et VIII
Les Fleurs du mal

Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.
[...]

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage!
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image:
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui!
[...]

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!
Ce pays nous ennuie, ô Mort! appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte!
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe,
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau!

L'Albatros


Le prince des nuées: «ses ailes de géant l'empêchent de marcher»
Vers le Ciel, où son oeil voit un trône splendide,
Le Poëte serein lève ses bras pieux,
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l'aspect des peuples furieux:
[...]
Je sais que la douleur est la noblesse unique
Baudelaire, Bénédiction, in Les Fleurs du Mal

 

 

L'Albatros
Les Fleurs du mal

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.
 

À peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d'eux.
 

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!

Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid!

L'un agace son bec avec un brûle-gueule,

L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!
 

Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l'archer;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

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Baudelaire, vu par Jules Valles


Le Poète apparaît en ce monde ennuyé
[...]
Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte,
Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité,
Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,
Et font sur lui l'essai de leur férocité
Baudelaire, Bénédiction, in Les Fleurs du Mal


VALLES, Jules (1832-1885) : Charles Baudelaire, (La Rue, 7 septembre 1867).

On me présenta à lui.

Il clignota de la paupière comme un pigeon, se rengorgea et se pencha : - Monsieur, dit-il, quand j'avais la gale...

Il prononça gale comme les incroyables disaient chaamant, et il s'arrêta.

Il avait compté sur un effet et croyait le tenir tout entier avec son début singulier.

Je lui répondis sans sourciller : - Êtes-vous guéri ?

Il resta coi, ou mit tout au moins une minute à se remettre. Je regardai avec curiosité ce faux galeux et remarquai tout de suite qu'il avait une tête de comédien : la face rasée, rosâtre et bouffie, le nez gras et gros du bout, la lèvre minaudière et crispée, le regard tendu ; ses yeux, que Monselet définissait : deux gouttes de café noir, vous regardaient rarement en face ; il avait l'air de les chercher sur la table tandis qu'il parlait, dodelinant du buste et traînant la voix.

Il avait au cou une cravate de foulard rouge, sur laquelle retombait un énorme col de chemise à la Colin et était enfermé dans un grand paletot marron boutonné et flottant comme une soutane.

Il y avait en lui du prêtre, de la vieille femme et du cabotin. C'était surtout un cabotin.

Poëte, il ne l'était point de par le ciel, et il avait dû se donner un mal affreux pour le devenir : Il eut une minute de gloire, un siècle d'agonie : aura-t-il dix ans d'immortalité?

A peine !

Ses admirateurs peuvent tout au plus espérer qu'un jour un curieux ou un raffiné logera ce fou dans un volume tiré à cent exemplaires, en compagnie de quelques excentriques crottés. Il ne mérite pas davantage : et combien sont tombés qui étaient plus dignes d'être embaumés dans les pages d'un Elzévir ; ceux-là sont morts poitrinaires et non pas fous ; ils n'ont point eu les préoccupations terribles et les angoisses mesquines qu'eut toute sa vie ce forçat lugubre de l'excentricité.

Né bourgeois, il a joué les Cabrions blafards toute sa vie ; il y laissa sa raison, c'était justice : on ne badine pas impunément et aussi effrontément qu'il le fit avec certaines lois fatales qu'il ne faut pas subir lâchement, mais qu'il ne faut pas défier non plus ; on ne surmène pas ainsi son corps et sa pensée, ou bien la nuit se fait dans le cerveau, le sang devient eau dans les veines et il ne reste d'un homme qu'un morceau de chair épaisse et fadasse comme un lot de viande soufflée qui tressaute et tremblotte dans l'insensibilité d'une agonie piteuse.

Ah ! ne valait-il pas mieux vivre simplement d'un travail connu, simple mortel, plutôt que de courir après les rimes étranges et les titres funèbres ! Mauvais moment, d'ailleurs, celui-ci, pour les biblistes de sacristie ou de cabaret ! Époque rieuse et méfiante, la nôtre et que n'arrête point longtemps le récit des cauchemars et le spectacle des extases. C'était déjà montrer qu'on n'avait pas le nez bien long qu'entreprendre pareille campagne à la date où Baudelaire la commença. Que Satan ait son âme !

Satan, c'était le diablotin, démodé, fini, qu'il s'était imposé la tâche de chanter, d'adorer et de bénir ! Pourquoi donc ? Pourquoi le diable plutôt que le bon Dieu ?

C'est que, voyez-vous, ce fanfaron d'immoralité, il était au fond un religiosâtre, point un sceptique ; il n'était pas un démolisseur, mais un croyant ; il n'était que le niam-niam d'un mysticisme bêtasse et triste, où les anges avaient des ailes de chauve-souris avec des faces de catin : voilà tout ce qu'il avait inventé pour nous étonner, ce Jeune France trop vieux, ce libre-penseur gamin.

Il étonna fort peu, se tortura beaucoup et finalement joua un jeu de dupe, en menant une vie de victime ! Mauvais spéculateur ! Petit impie !

Il avait, cet impie-là, des sournoiseries de séminariste et le tempérament d'un clérical. Il avait tout juste l'audace du mauvais prêtre qui, dèvoré d'appétits cachés, tricherait avec sa conscience et tâcherait de satisfaire du même coup sa foi divine et sa curiosité malsaine. Il n'avait pas la santé d'un débauché et avait dans son enfer une petite porte masquée par où l'on pouvait remonter au ciel.

Était-il, par quelque côté au moins, un révolté ? Allons donc ! Rien qu'un égoïste qui travaillait péniblement sa gloire et qui ne souffrait pas mais jouissait des douleurs des autres, parce qu'elles pouvaient l'inspirer et aider sa muse menacée de stérilité à accoucher de quelque foetus qu'il appelait l'embryon d'un monde. On le répéterait dans les cénacles, dans les cafés, et il n'en demandait pas davantage. Incapable d'émouvoir ceux qu'il n'avait pas préparés, il posait en aristocrate de la pensée qui s'exile avec ses fidèles dans le pays des idées hautes.

Croyait-il à son génie ? Je n'en suis point sûr, pas plus que je ne suis sûr, - tenez ! qu'il ait jamais mangé du hatchis ou bu de l'opium !

Existence douloureuse, âme désespérée, croyez-moi ! quand, seul avec lui-même, il se regardait et, se frappant le front ou le coeur, il entendait sa tête qui commençait à tinter fêlé et sa poitrine qui sonnait creux ; à ces moments-là, quand il fallait évoquer le cauchemar et tripoter l'horrible, la fatigue l'écrasait, le dégoût le prenait, peut-être même, pendant qu'il manipulait ses vers, la peur venait aussi ! Il arrivait à être possédé pour tout de bon!

En tous cas, il s'ennuyait à périr : N'en doutez pas !

Le travail console et fortifie ; il n'était point un paresseux : c'était le plus terrible des laborieux. - Mais encore faut-il que le travail profite : il ne faut pas se morfondre dans l'effort inutile, et n'avoir pas seulement les douleurs de l'enfantement.

Baudelaire sentait uniquement son orgueil fermenter et s'aigrir, mais il avait les entrailles pauvres, et se tordait sans accoucher. Ah ! que ne s'était-il fait professeur de rhétorique ou marchand de scapulaires, ce didactique qui voulait singer les foudroyés, ce classique qui voulait épater Prudhomme, qui n'était, comme l'a dit Dusolier, qu'un Boileau hystérique, et s'en allait jouer les Dante par les cafés. Il n'était pas le poëte d'un enfer terrible, mais le damné d'un enfer burlesque. Instruit de son infécondité par les douleurs secrètes de ses nuits solitaires, il essaya de faire croire, à force d'esprit, à son génie, et se dit qu'il pourrait paraître exceptionnel en semblant singulier.

Il se mit à traverser, lui aussi, Ravenne et voulut que les enfants se détournassent ; il n'y eut pour le suivre dans les rues que les chiens qu'il agaçait exprès. Mais, dans les parlottes et les buvettes, ce qu'il avait espéré arriva. Il conquit une célébrité. S'il n'eût fait que des vers et point de farces, il eût été simplement le Siméon Pécontal de la pornographie, mais il grimaça et se disloqua. On parla de ses dislocations, on rit de ses grimaces ; il n'en faut pas plus pour intéresser ces journalistes qui sont las de banalité et avides d'inattendu, blasés que le monstre amuse. Baudelaire se fit monstre.

Tantôt, en 48, il sortait en blouse bleue avec un tuyau de poêle tout battant neuf sur la tête et des gants beurre frais aux mains, tantôt il se mettait en habit noir et chaussait des sabots crottés de fumier, pour qu'on criât à la chianlit.

Ce mois-ci, il était rasé et plâtré comme une fille ; l'autre mois, il avait la barbe énorme et les cheveux en brosse ; il ôtait, suivant les besoins, des poils et ajoutait des touffes à la queue du chien d'Alcibiade.

Il entrait au Café anglais et disait : - Garçon, voulez-vous me donner un litre ? - Il avait pris cette habitude de demander du vin à toute heure. Peut-être ne l'aimait-il pas !

C'était pour entretenir la curiosité.

On sait son mot, tandis qu'il mordait dans des noix fraîches.

«On dirait qu'on mange de la cervelle de petit enfant».

On en cite d'autres que je ne puis transcrire ; celui, par exemple, qu'il lança dans un dîner chez le sculpteur C..., pour s'excuser d'arriver trop tard.

Tout cela, hélas ! était non pas du gros et bon scepticisme, le feu de l'ironie française, la flamme de la gaieté gauloise, c'était de la singularité douloureuse et forcée, l'exhibition savante de phrases phénomènes !

Il combinait d'avance ses mots et ses gestes.

Un peintre de nos amis, qu'il avait invité à déjeuner, pressait sournoisement le genou à une femme aimée par lui.

Baudelaire s'en aperçut, se leva, alla au peintre et lui dit :

- Il faut, dit-il, que vous soyez bien lâche. C'est parce que vous savez que je suis poltron.

Puis il se rassit et continua de déjeuner.

Je le rencontrai un soir au Casino, et lui demandai ce que lui, poëte, cherchait là.

- Je viens pour faire peur aux femmes !

Non qu'il posât pour la brutalité ; il jouait, au contraire, les précieux infâmes, il avait voulu moderniser l'infernalisme du Dante et scudériser l'ordure. Il tenait à paraître distingué ; il l'était. Il aurait dû, dans la vie, se contenter de commander et de plaire aux blondes.

Mais ce corrompu était, vis-à-vis des femmes, timide, et, je le croirais volontiers, maladroit. Peut-être même sa corruption littéraire était-elle le fruit gâté de sa gaucherie ou de son incapacité physique !

Il se condamna à un rôle pour lequel il n'était pas fait, et qui l'écrasa !

Indifférent aux grands spectacles, et, par conséquent, impuissant à les peindre, ne ressentant pas d'impressions, se trouvant tout de suite ruiné, à peine il avait écrit deux pages ; trop orgueilleux pour se contenter d'être talent classique, gloire officielle, il inventa, il crut inventer le diablotinisme et se figura avoir découvert Lacenaire et Lesbos.

Il but, ou fit croire qu'il buvait ce que ses contemporains n'osaient point boire, et dit ou fit dire qu'il avait sur eux la supériorité de sensations inconnues par lui cherchées, définies et acquises. Il eut la chance de trouver Edgard Poë et de le traduire. Il eût dû n'être jamais qu'un traducteur, lui qui ne savait ni inventer ni voir, et qui, à court d'idées, à bout de ressources, pour conquérir au moins la réputation d'originalité, fourbut son imagination et affola sa sensibilité.

Un de nos amis le vit, il y a quelques mois, dans la maison où il s'est éteint. Sa main gauche inerte et tordue pendant contre sa poitrine ; avec la droite, quelquefois, il essayait de soulever les doigts non encore pourris, mais morts !

Il ne lui restait ouvert que le quart d'un oeil dans cette tête qui retombait trop lourde sur l'épaule, et dans laquelle veillait, comme une lueur mourante, la mémoire.

Il ne pouvait articuler qu'un mot, comme un enfant, mais ce mot, il le gémissait, le ricanait, et, avec des hoquets de colère ou de joie, il traduisait ses impressions suprêmes !

On lui montra une fleur :

Il lui fit risette avec son sourire de fou. - Cré nom ! cré nom ! roucoulait-il en balançant la tête, et comme ému par le parfum et par l'éclat.

Cré nom ! C'était tantôt un salut et tantôt un juron, suivant qu'on lui montrait une chose ou un nom qu'il avait aimés ou haïs.

Cré nom ! C'était peut être aussi le grognement idiot du désespoir ! - Qui sait ?

Cela signifiait peut-être : - «Ah ! pourquoi ai-je, toute ma vie, été un comédien ! Je me suis rendu fou moi-même, je le sais et je ne puis le dire, et je le pourrais que peut-être, orgueilleux, je ne le dirais pas !»

Ah ! je le plains, je vous jure ! oui, je le plains !

Combien de morts déjà parmi ceux de son âge ! Cette génération est donc maudite ? Il y a à ces folies horribles et à ces morts précoces, une raison historique, fatale. Quoi donc ? Mais il faut se pencher plus avant dans l'abîme. Restons aujourd'hui au cimetière, nous chercherons un autre jour le secret de ces agonies.

7 septembre 1867.
 

Source de l'article: Bibliothèque Municipale de Lisieux

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En guise de postface aux Fleurs du mal
partiellement censurées à leur parution en 1857
pour "délit d'outrage à la morale publique
et aux bonnes moeurs".
Jugement cassé
en 1949!

Portrait de Baudelaire dédicacé à Poulet-Malassis: le seul être dont le rire ait allégé ma tristese en Belgique (1864).

Faut-il vous dire
à vous,
qui ne l'avez pas plus deviné
que les autres,
que
dans ce livre atroce
j'ai mis tout mon coeur,
toute ma tendresse,
toute ma religion (travestie),
toute ma haine?
Il est vrai
que j'écrirai le contraire,
que je jurerais mes grands dieux
que c'est un livre d'art pur,
de singerie,
de jonglerie,
et
je mentirai
comme un arracheur
de dents
C.B.
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Autres liens

Mélancolie (détail). Albert Dürer.
Le Poète maudit, entre un Idéal avare de communication et un auditoire sourd, vit dans l'échec ;
mais il est souverain dans sa solitude ; il peut dédaigner ce qui, des deux parts, se refuse à lui ;
il incarne une aspiration infinie, qui vit d'elle-même.
Paul Bénichou, in L'École du désenchantement :
Sainte-Beuve, Nodier, Musset, Nerval, Gauthier,
Paris, Gallimard, 1992, p. 584.


L'édition test hyper-reliée des Fleurs du mal à Lonsdale College, University of Lancaster, U.K.

Tout homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours, - de poésie, jamais.

 

 

Conseils aux jeunes littérateurs (in L'Esprit public, 15 avril 1846)

Le Corbeau d'Edgar Poe, traduit par Baudelaire et Mallarmé.

"De Maistre et Edgar Poe m'ont appris à raisonner [...] Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poe, comme intercesseurs". Baudelaire, Mon ceur mis à nu.

 

 

Petite discussion avec une momie, d'Edgar Poe, traduit par Baudelaire.

La page consacrée à Baudelaire par Jacques Lemaire

Bibliothèque virtuelle (partie du site: Philosophie, éducation, culture).
 


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PHILOSOPHIE, EDUCATION, CULTURE
 

modifié le 9 mars 2008

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